Guiterne et vièle : les ancêtres directs de la vihuela
XIIIe-début XVIe siècle
Probablement catalane (selon Tinctoris, 1477)
Instrument à cordes pincées, forme de demi-poire, construction monoxyle
Remplacée par la vihuela au XVe siècle
Puisant ses origines au Moyen-Orient, la guiterne s'est diffusée en Europe au XIIIe siècle en même temps que le oud, par les contacts avec la culture arabe. Sa première représentation se trouve dans le célèbre manuscrit des Cantigas de Santa Maria (XIIIe siècle).
Guiterne - vue d'artiste
Le théoricien Tinctoris attribue en 1477 à la guiterne une origine catalane, ce qui la lie géographiquement aux régions où la vihuela se développera par la suite.
L'origine exacte des guiternes est floue et peut être rapprochée soit des rebabs aux cordes frottées d'origine arabo-andalouse, soit des luths carolingiens et romans. L'influence arabe via Al-Andalus semble être la plus probable.
La guiterne est jouée avec un plectre et possède des cordes en boyau. Elle est en forme de demi-poire et monoxyle : le corps et le manche sont construits d'une même pièce de bois. La guiterne a habituellement trois ou quatre cordes doubles (chœurs), bien qu'un exemple avec cinq chœurs soit répertorié.
La guiterne médiévale présente les caractéristiques suivantes :
Le corps et le chevillier sont sculptés dans une pièce de bois massive. Le chevillier est en faucille avec des chevilles latérales. Les cordes sont doubles pour augmenter le volume sonore.
La guiterne est un instrument populaire durant le XIVe siècle. Elle est mentionnée par Guillaume de Machaut dans La prise d'Alexandrie : "Leüs, moraches et guiternes / Dont on joue dans les tavernes".
L'illustration montrant le troubadour Perdigon jouant de la guiterne nous autorise à penser que d'autres trouveurs s'accompagnaient également de cet instrument, bien que la vièle à archet ait été leur instrument de prédilection.
Au XVe siècle, l'ancienne guiterne médiévale est prise dans la dynamique globale qui tend à accroître la taille, l'ambitus et le volume sonore des instruments. Elle se voit alors remplacée par un instrument dont la caisse plus ample est directement issue de celle adoptée par la vièle à archet : c'est la naissance de la vihuela.
La guiterne est restée en usage jusqu'au début du XVIe siècle où elle a été finalement remplacée par la guitare (à éclisses) et la vihuela. Le terme français guiterre, que l'on retrouve dans les livres de tablatures d'Adrien Leroy au XVIe siècle, permet de saisir un peu mieux les origines de l'instrument que l'on nomme aujourd'hui "guitare Renaissance".
Xe-XVe siècle
Instrument à cordes frottées (archet)
Caisse de résonance en forme de 8
Sa caisse inspire la vihuela
La vièle (ou vielle) est un instrument de musique à cordes et à archet du Moyen Âge. Jérôme de Moravie, dominicain vivant au XIIIe siècle, a donné une description détaillée de la vièle de son temps, qui était montée de cinq cordes. Avant cette époque, on trouve des représentations avec un nombre variable allant principalement de trois à cinq cordes.
Une des premières formes de vièle à archet connues en Occident apparaît vers le Xe siècle : la vièle piriforme à 3 cordes. Cet instrument a connu un développement extraordinaire tout au long du Moyen Âge.
Les vièles médiévales présentaient diverses formes de caisse de résonance :
Cette dernière forme, avec ses échancrures latérales caractéristiques, sera adoptée par la vihuela au XVe siècle, puis par la guitare.
Si la vihuela espagnole peut être considérée comme une vièle à cordes pincées, la viola italienne n'est autre qu'une guiterne dont la caisse de résonance est celle d'une vièle italienne du XVe siècle. La vihuela adopte donc le manche et la forme générale de la guiterne, mais la caisse de résonance en forme de 8 de la vièle.
Les chansons de geste se chantaient avec l'accompagnement de la vièle et de la harpe. C'est aux sons de la vièle que l'on chantait, dans les rues, les exploits de Charlemagne. La vièle était l'instrument noble par excellence des ménestrels et jongleurs.
À partir du XVe siècle, certaines vièles développent des touches sur le manche, comme il y en a encore aujourd'hui sur les mandolines et les guitares. Ces repères pour le doigté facilitent le jeu précis de l'instrument.
Le modèle occidental du luth, héritier direct du oud arabe, apparaît en Europe vers le IXe siècle. Il y est introduit par les Maures pendant la conquête et l'occupation de l'Espagne (711-1492). Les croisades entre 1096 et la fin du XIIIe siècle ont probablement été un autre moyen de diffusion.
Aucun instrument de cette époque n'est parvenu jusqu'à nous, mais les sources iconographiques livrent de précieuses informations. Dès le Moyen Âge, le luth est apprécié au point de devenir le symbole de la musique dans le monde occidental, à l'instar de la lyre antique.
Avec l'introduction de l'archet et le développement des instruments mécaniques, le luth apporte une troisième grande révolution organologique : la construction par assemblage de pièces pliées à chaud et collées. C'est ce procédé, permettant de plus grands volumes de caisse et une reproductibilité plus facile, qui participera au développement d'instruments tels que les violes et la guitare aux prémices de la Renaissance.
Avant d'adopter le procédé de construction du luth par cintrage et collage, la viola (vihuela) était, tout comme la vièle, de facture monoxyle : flancs de caisse et manche étaient chantournés et sculptés dans une pièce de bois massive.
Durant près de trois siècles, le luth médiéval est doté de trois ou quatre chœurs (cordes doubles). C'est également la culture arabe qui apporte l'usage des cordes doubles, usage qui se généralise sur les vièles et, jusqu'à la fin du Baroque, sur l'ensemble des instruments à cordes pincées.
Le luth et la vihuela étaient des instruments parallèles au XVe-XVIe siècle, non dans une relation d'ascendance directe. Le luth représente donc une branche parallèle qui a influencé la vihuela (accord en quartes, techniques) mais n'est pas un ancêtre direct de la guitare.